HARLOTS, Alison Newman et Moira Buffini 2017 (serie tv film e)@@ ()
1763, Londres. La ville est en plein essor. Malheureusement, les femmes n'ont toujours que deux choix pour survivre : le mariage ou la prostitution. Deux maisons closes, tenues par des femmes que tout oppose, se livrent une guerre sans merci.
TELERAMA
Découverte dans “Downton Abbey”, l’actrice britannique joue désormais dans “Harlots”, un drame historique disponible sur la plateforme StarzPlay, qui questionne le rapport au corps féminin dans un monde dominé par les hommes. Elle y incarne Charlotte Wells, une prostituée du Londres des années 1760. Rencontre.
Les habits d’époque siéent à Jessica Brown Findlay. L’actrice anglaise, connue pour son rôle de Lady Sybil dans Downton Abbey, continue de remonter le fil de l’histoire britannique dans Harlots, coproduction anglo-américaine diffusée sur les plateformes ITV outre-Manche, Hulu outre-Atlantique, et sur la nouvelle plateforme StarzPlay en France. Elle y incarne Charlotte Wells, jeune prostituée londonienne, impliquée en 1763 dans une guerre entre la maison close populaire de sa mère Margaret (Samantha Morton) et celle, haut de gamme, de sa concurrente Lydia Quigley (Lesley Manville). Alors que la deuxième saison de Harlots est en cours de diffusion dans les pays anglo-saxons – en attendant qu’une chaîne française s’y intéresse – nous avons pu discuter avec la comédienne de la sexualité telle que la série la met en scène, à la lumière du mouvement #MeToo (1).
Une série sur des prostituées peut-elle être porteuse de sens à l’heure de #MeToo ?
Quand il arrive quelque chose à une femme qui travaille dans l’industrie du sexe – qu’on la violente ou qu’on ne la respecte pas –, on a trop souvent tendance à modérer la gravité des faits. Comme si ce milieu échappait aux règles qui s’appliquent à nous tous. Les prostituées de Harlots se sentent impuissantes et invisibles, mais les mettre en scène et les interpréter crée une forme d’empowerment (2) en leur donnant la parole, en racontant leurs luttes, leur capacité à se relever, encore et encore, malgré la violence de leur vie. En montrant aussi qu’il faut les respecter. Parce qu’il s’agit d’une série historique, on se dit que c’était avant, que les choses ont changé. Et puis on regarde les lois qui régissent le travail de ces femmes aujourd’hui, et on réalise qu’il y a encore du boulot…
“‘Harlots’ participe à faire tomber le plafond de verre.”
La série se déroule à une époque où conservatisme religieux et puritanisme tentent de faire leur retour…
Et elle souligne combien ceux qui les incarnent sont loin d’être irréprochables, et à quel point leur soi-disant combat pour l’ordre moral peut créer une plus grande insécurité pour certains citoyens, à commencer par les prostituées. Ces hommes-là prétendent tout savoir de ces femmes, mais les réduisent à leur travail pour en faire des citoyens de seconde zone. Ce type de violence est encore très présente aujourd’hui, et de nombreuses minorités en souffrent.
Harlots est entièrement écrite et réalisée par des femmes. Est-ce important ?
Toute l’équipe de la série partage une même envie d’adopter le point de vue des femmes. En tant qu’actrice, je me suis sentie immédiatement en sécurité, dès la lecture des scénarios et pendant tout le tournage. J’ai su qu’on ne me forcerait jamais à jouer des scènes dans lesquelles je ne me sentirais pas à l’aise, et que je pourrais prendre la parole sans inquiétude. Or en ces temps troublés, il est indispensable de se sentir protégée. Coky Giedroyc, la principale réalisatrice de la série, nous a dit à son lancement que produire une œuvre télévisuelle essentiellement faite par des femmes est extrêmement risqué. Et que Harlots participe à faire tomber le plafond de verre. La série serait-elle différente si elle était écrite, produite, réalisée par des hommes ? Sans doute. Mais ça ne veut pas dire qu’elle serait moins bonne !
Comment faire une série sur des prostituées sans tomber dans une forme de racolage télévisuel ?
C’est toute l’ambition d’Harlots, parler de sexe non pour multiplier les scènes érotiques, mais pour aborder des questions de fond, comme la propriété du corps féminin dans un système social patriarcal. Comment exister quand on ne peut ni posséder d’argent, ni être propriétaire, et que le seul moyen de progresser dans la société est de faire un bon mariage… et donc de devenir la propriété de son mari ? Harlots s’applique aussi à ne pas limiter les relations entre ses héroïnes à une compétition. Il y est beaucoup question de solidarité et d’amitié entre femmes. Même quand elles s’affrontent, ce n’est pas par pure jalousie, mais pour des raisons complexes, comme des amours ou des entreprises passées qui ont mal tourné.
”Jamais un centimètre de peau n’est montré sans raison.”
Faut-il être plutôt sexy ou plutôt cru ?
Je n’aime pas cette opposition systématique, qui voudrait qu’une série sexy est racoleuse et qu’une autre, dure, brutale, est féministe. « Sexe » est un mot polysémique, qui veut dire mille choses, mille actes. Même une relation consentie peut devenir une agression. Harlots met en scène ces variations, débat de leurs limites, fait en sorte que le sexe soit aussi bien sexy que dégoûtant, voire horrifique et traumatisant. Chaque séquence sexuelle participe de la discussion sur la condition des femmes, aucune n’est gratuite. Il y a toujours une justification narrative, et jamais un centimètre de peau n’est montré sans raison. Ceci étant dit, à l’époque, les prostituées ne mettaient pas de culotte, et ne perdaient pas de temps à enlever leurs robes, leurs corsets, leurs bas…
Que faut-il montrer des violences que subissent les héroïnes de Harlots ?
Il ne faut pas les ignorer. Ce serait trahir la réalité. Mais il n’est pas nécessaire de les mettre en scène frontalement, et on peut limiter la nudité en jouant sur le hors champ – faire entendre quelque chose d’atroce plutôt que de le montrer ou prendre le temps d’écouter la souffrance d’un personnage après une agression. C’est un bien meilleur moyen de faire comprendre l’impact de la violence, qu’en choquant les téléspectateurs avec une scène brutale de dix minutes – qui risque de faire fuir une partie d’entre eux ! Concentrez-vous sur l’humain, les émotions, l’empathie, et ils resteront.
Jessica Brown Findlay dans Harlots.
Jessica Brown Findlay dans Harlots. @ITV
“Il ne faut surtout pas réduire les hommes à des figurants ou à des stéréotypes.”
La mise en scène de Harlots est résolument moderne – jusque sa BO pop. Qu’est-ce que cela change ?
Les séries historiques cherchent souvent une forme d’élégance en multipliant les longs plans-séquences. Harlots se déroule dans un monde brutal, qui n’a aucune raison d’adopter cette esthétique. Le centre-ville de Londres, à l’époque, puait, les gens étaient malades, sales, malgré leurs beaux atours et leur maquillage. Nous préférons une caméra qui bouge, qui suit les héroïnes de près, jusqu’au cœur de la foule.
Il est question de deux maisons closes, une fortunée et l’autre qui espère se faire connaître. Peut-on lire dans cette opposition un commentaire sociétal ?
Plus qu’une question d’argent, il s’agit d’une histoire de pouvoir. Les hommes qui fréquentent la maison de Lydia Quigley peuvent changer les lois et faire infléchir la justice. Les avoir dans son camp permet non seulement de s’enrichir, mais aussi de survivre plus facilement à la violence de la société de l’époque. Cette réflexion devient plus intéressante encore quand on réalise pourquoi la maison Wells n’est pas aussi riche. Lydia a construit son succès en malmenant ses employées, en les déshumanisant complètement, en faisant de leur corps une pure marchandise. Margaret refuse au contraire de contraindre qui que ce soit à se prostituer, et demande toujours ce qu’elles veulent à ses employées.
Que faire des personnages masculins ?
Il ne faut surtout pas les réduire à des figurants ou à des stéréotypes – si possible maléfiques – sous prétexte que Harlots est une série sur des prostituées. Evidemment, certains exploitent ces femmes et abusent de leurs pouvoirs pour les maintenir dans une position de faiblesse. Et il serait ridicule de les rendre sympathiques. Mais ils ne sont pas seuls. D’autres hommes comprennent, voire aident les héroïnes, notamment le compagnon de Margaret, William (Danny Sapani). D’ailleurs, la deuxième saison leur donne plus de place.