Une ville moyenne. Une gare. Fin de journée. Un autorail qui s'arrête : un homme en descend. Il s'appelle Milan, grande carcasse désenchantée, un sac de voyage sur l'épaule. Une pharmacie sur le point de fermer. A la recherche d'aspirine, Milan y rencontre Manesquier, ancien professeur de français. La croix verte du néon s'éteint. Les deux hommes se retrouvent dans la rue déserte, marchant dans la même direction. Alors que tout les oppose, ils vont sympathiser.
TELERAMA
Johnny et Rochefort sont sur un bateau, et aucun ne tombe à l’eau. Les deux acteurs s’épaulent, cuir contre pied-de-poule. Le courant passe entre eux, et leur complicité suffit à donner de la tenue à ce qui aurait pu n’être qu’un long sketch poussif.
Patrice Leconte est plutôt fort en tandem. À chaque fois qu’il le pratique, l’exercice muscle son cinéma. Cette fois, Patrice Leconte offre un simple messieurs épatant, tout en piques verbales et transmissions de pensées rieuses. Johnny et Jeannot sont sur un bateau, et aucun ne tombe à l’eau. Gentlemen sûrs de l’égalité de leurs charmes, les deux acteurs ne s’affrontent pas, mais s’épaulent, cuir contre pied-de-poule. Indéniablement, le courant passe entre eux, et leur complicité antinomique suffit à donner de la tenue à ce qui aurait pu n’être qu’un long sketch poussif. Les deux glissent en roue libre sur leurs pentes habituelles. Mais chacun creuse son sillon de prédilection avec une distance pince-sans-rire réellement savoureuse.
Johnny est Milan, un loubard aux doigts d’E.T. qui débarque dans une ville de province à l’heure où la croix de la pharmacie s’éteint. Devant la vitrine du magasin Au Rouet, il rencontre un vieux garçon ganté, qui tue le temps et le froid, les poings dans les poches. C’est Jean Rochefort, alias Manesquier, professeur de français à la retraite. Entre les deux, ça marche au petit poil. Le soin pilaire est d’ailleurs leur premier point commun, révélateur de leurs faiblesses profondes. Pour Milan : barbiche et moustache noires teintes à l’ammoniaque, coupées en cercle autour de la bouche, comme un rond de crayon entourant une faute sur une copie. Milan ne sait pas aligner deux mots… Pour Manesquier : moustache roux poussière, taillée en plate-bande sur des lèvres sans histoire. Manesquier ne parle que par citations, incapable de sortir des ornières de son ancien métier…
Selon le principe des vases communicants, ils s’imprègnent l’un de l’autre, jusqu’à fondre leurs identités dans un même chaudron poisseux : celui des vies ratées. Raconter le pourquoi et le comment dissiperait le ténu plaisir de les voir ensemble. Enfermés dans une maison étouffante, ils cohabitent à coups d’aphorismes plaisants (signés Claude Klotz) qu’il ne serait pas délicat de citer non plus. Alors exauçons pour une fois le rêve de Patrice Leconte, et cessons ici la critique. À condition de descendre à l’avant-dernière station, pour cause de bifurcation des dix dernières minutes vers le cliché désastreux, le voyage vaut le coup. Gaillardement confortable, délicieusement démodé, comme les pantoufles de Rochefort que Johnny essaie avec un plaisir coupable, L’Homme du train est un film-charentaise dans lequel on traîne volontiers.