En 1858, à Bologne, les Mortara sont bouleversés quand la garde pontificale s'introduit chez eux pour enlever leur fils Edgardo, 7 ans. Bien que né dans une famille juive, l'enfant a été baptisé en cachette par sa nourrice lorsqu'à peine âgé de six mois il était tombé gravement malade. Selon le code de droit canonique, Edgardo doit désormais recevoir une éducation catholique. Soutenus par l'opinion publique, de plus en plus hostile à l'emprise du Vatican, les parents Mortara se démènent pour retrouver leur fils. Consciente de perdre du terrain en Italie, l'Eglise s'y oppose, et le combat prend une tournure politique.
TELERAMA
Scandale mondial en 1858 avec la conversion forcée d’un enfant juif arraché à sa famille par les brigades du pape-roi. L’ultime lubie d’un pouvoir papal en sursis.
De l’assassinat d’Aldo Moro, trauma transalpin « jamais cicatrisé », Marco Bellocchio a tiré un film passionnant (Buongiorno, notte, 2003) et une série magistrale (Esterno notte, 2022). Autre époque, autre rapt, autre séisme national, L’Enlèvement, présenté au dernier Festival de Cannes, narre l’arrachement d’un enfant juif à sa famille par les brigades du pape-roi, en 1858. Baptisé en secret, lorsqu’il était bébé, par une servante inquiète du salut de son âme, Edgardo Mortara, 6 ans, devient à l’insu des siens « chrétien pour l’éternité ». Et, malgré un scandale mondial, l’otage choyé d’un Pie IX au pouvoir temporel déclinant — l’unification de l’Italie, en 1870, fera définitivement déchoir ce pape, sans qu’Edgardo soit libéré pour autant.
Bon pied, bel œil, le maestro, 83 ans, signe un sacré film, récit d’un lavage de cerveau qui tourne au syndrome de Stockholm. L’enfant patiemment converti en curé abandonnera la foi de sa mère (dont l’endoctrinement aimant n’est, lui, guère questionné, si ce n’est par un grand frère athée in fine) pour celle du Saint-Père. Après Le Traître (2019), en voici donc encore un, tout excusé puisque mineur et sans défense.
C’est bien sûr à l’Église que Bellocchio, à jamais pourfendeur d’institutions, réserve ses piques, un procès, et même un drôle de cauchemar lorsque le pape (Paolo Pierobon, génialement détestable, tout en hubris onctueuse ou tonitruante) fantasme son lit cerné de rabbins venus le circoncire à son corps défendant. Fini de rire, en revanche, lorsqu’il reçoit pour de vrai des émissaires juifs du ghetto de Rome, venus plaider la cause des Mortara et contraints de se prosterner à ses pieds : « Je pourrais vous faire mal, très mal. Je pourrais vous forcer à retourner dans votre trou. » Voilà l’amour du prochain dissout à l’acide dans un antisémitisme virulent.
Scènes en miroir
Entremêlant à nouveau l’intime et le politique, le cinéaste bâtit de captivantes scènes en miroir : la mère cachant son fils sous ses jupes pour le soustraire à ses kidnappeurs ; le pape le dissimulant sous son habit rouge pour le favoriser dans une partie de cache-cache. Comment Edgardo n’y perdrait-il pas ses repères ? Quand il ne fait pas d’humour grinçant, le film procède par mouvements musicaux, opératiques, avec violons sur des images de chevaux galopant dans la nuit, accents déchirants sur la mamma sommée de déguerpir ou sur le père au désespoir se frappant la tête dans un tribunal désert. Puissamment orchestrées, ces ascensions émotionnelles, imparables crève-cœur, relèvent de la manière forte de l’artiste, à l’œuvre dans Vincere (2009) par exemple — la tragédie d’une femme folle d’amour pour le Duce, qui finit internée avec les fous tout court.
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Après la séduction virile du fascisme, l’emprise de l’Église, dépeinte ici dans sa beauté morbide (partout, des Christ endoloris et sanguinolents, au point qu’Edgardo rêve une nuit qu’il en décloue un, vivant, du crucifix) et ses rituels de soumission : parce qu’il a fait tomber Sa Sainteté dans un excès d’enthousiasme dévot, le jeune homme doit, en signe de contrition, tracer des croix sur le sol avec sa langue. Une autre chute s’annonce, celle des États pontificaux, triomphe tempéré par le regard affligé de Bellocchio sur son héros qui, jusqu’au bout, espérera convertir les siens.
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