LE GRAND CHARIOT, Philippe Garrel 2023, Louis Garrel, Damien Mongin, Esther Garrel, Lena Garrel, Francine Bergé Aurélien Recoing
Depuis toujours, Louis et ses deux soeurs, Martha et Lena, assistent leur père, qui dirige le Grand Chariot, un théâtre de marionnettes dont leur grand-mère a fabriqué toutes les poupées. Tous ensemble, ils vont de ville en ville avec leur spectacle itinérant. Mais un jour, le père meurt d'une attaque au cours d'une représentation, laissant ses enfants livrés à eux-mêmes. Les membres restants de la famille se demandent quoi faire : laisser tout tomber ou tenter coûte que coûte de préserver son héritage ?
TELERAMA
Dans cette famille, on est marionnettiste de père en fils (et filles). Vient le moment pour le patriarche de s’effacer. Le réalisateur réunit pour la première fois ses trois enfants à l’écran dont Louis Garrel.
La question de la transmission entre un père menuisier et son fils était au centre de L’Amant d’un jour (2017), le précédent long métrage de Philippe Garrel. L’apprentissage, la perpétuation d’un certain artisanat envers et contre tout, les liens et les legs entre les générations font à nouveau vibrer Le Grand Chariot, Ours d’argent de la mise en scène au dernier Festival de Berlin 1. Mais avec une dimension autofictionnelle encore plus marquée.
Dans cette chronique touchante d’une famille de marionnettistes qui vit et travaille de manière fusionnelle dans un grand pavillon de banlieue, le personnage du patriarche (interprété par Aurélien Recoing) doit beaucoup à Maurice Garrel, le père de Philippe, qui fut lui-même manipulateur de marionnettes avant de devenir comédien. Et le réalisateur a, pour la première fois, réuni devant sa caméra ses trois enfants, Louis, Esther et Lena, dans les rôles des héritiers qui reprendront (ou non) les rênes de la troupe, une fois le fondateur disparu.
Un air de testament
Le Grand Chariot est un film plus doux, plus tendre que d’habitude, mais profondément garrélien. On y retrouve l’obsession de la mort et l’incertitude du sentiment amoureux, le refus des signes extérieurs de modernité et le talent de l’auteur des Amants réguliers à filmer les femmes comme les actrices au temps du muet – en couleurs, ici, magnifiées par les lumières de Renato Berta, après quatre films en noir et blanc. Il y a aussi la figure de l’artiste maudit, un peu superflue ici, à travers le personnage du peintre Pieter, mal défini (et pas toujours bien joué par Damien Mongin…), notamment dans l’évocation superficielle de son amitié avec Louis, le fils aîné (Louis Garrel, bien sûr).
Le film est plus convaincant quand il s’attache de manière quasi documentaire à la pratique professionnelle de ses héros marionnettistes, dont l’art menacé devient la métaphore d’un monde qui laisse mourir les traditions. Il est aussi beaucoup plus émouvant quand Philippe Garrel se concentre sur cette famille de fiction qui ressemble à la sienne dans une démarche qui ressemble à un testament : dans la deuxième partie du Grand Chariot, le père disparaît et c’est comme si le cinéaste lui-même regardait ses enfants poursuivre l’aventure sans lui.