Giselle, diminuée par la maladie, vit dans un appartement en banlieue parisienne qu'elle partage avec Bellisha, son fils immature de 27 ans. Un jour, en allant faire des courses à l'épicerie casher, Giselle apprend la prochaine fermeture de la boutique car celle-ci manque de clients. Elle comprend alors que son fils et elle sont les derniers représentants de la communauté juive encore présents dans leur cité. Inquiète, elle se convainc qu'ils doivent fuir à leur tour. Confortablement installé dans sa petite routine, Bellisha, lui, peine à accepter cette décision. Pour rassurer sa mère, il décide pourtant de lui faire croire qu'il prépare leur départ...
TELERAMA
Dans leur cité, une mère et son fils sont les derniers de leur communauté… Première réalisation de Noé Debré qui sonde la judéité et les préjugés avec humour et finesse.
Le film tombe bien, puisque tout va mal. Drame drôle et comédie triste, Le Dernier des Juifs, tourné avant l’horreur du 7 octobre et de la guerre qui endeuille le monde, danse au-dessus du volcan de l’actualité avec une grâce de funambule. Un numéro d’équilibriste signé Noé Debré, éclectique coscénariste de Dheepan (Jacques Audiard, 2015), de Problemos (Éric Judor, 2017) ou de Stillwater (Tom McCarthy, 2021), qui surprend avec ce premier long métrage en tant que réalisateur.
Par son titre intriguant, déjà, qu’il partage avec un ouvrage du philosophe Jacques Derrida publié en 2014 et dont la polysémie — que signifie « dernier » ici, indigne ou ultime ? — densifie le propos. Mais aussi par sa douceur délibérée, à ne pas confondre avec de l’angélisme, à l’heure d’évoquer l’antisémitisme dans une banlieue française.
Leurs coreligionnaires ayant mis les voiles, Giselle (Agnès Jaoui, très émouvante) et son grand fils Bellisha (la révélation Michael Zindel) sont effectivement les seuls Juifs à demeurer dans cette cité qui pourrait se situer à Sarcelles (Val-d’Oise). D’ailleurs, signe de la fin des haricots, l’épicier casher ferme boutique. Bref, « il faut qu’on parte », rumine la mère en clopant sur son balcon. Comme elle serine aussi qu’il n’y a plus que des Noirs dans le quartier, des médecins arabes à l’hôpital, sans parler des Péruviens en surpoids à la télé, Bellisha l’écoute d’abord sans s’affoler. Il a mieux à faire : le marché, la popote, du rap, ou l’amour avec sa voisine mariée et arabe (formidable Eva Huault), qui aimerait tant qu’il lui susurre « des trucs sales en hébreu ». Et lui de répéter les trois mots qu’il connaît, « Evenou shalom alerhem », soit « Nous apportons la paix », rengaine d’un chant fameux dont ce « fier Israélite » ignore la suite.
Dénoncer sans stigmatiser
Partir, d’accord, mais où ? Chez les bourgeois de Saint-Mandé ? En province ? En Israël ? Infiniment plus fin qu’Ils sont partout d’Yvan Attal (2016), Le Dernier des Juifs questionne à son tour et la judéité et l’assignation identitaire, avec un sens de l’absurde qui fait mouche : désigné comme juif par les autres — en témoignent les graffitis pro-palestiniens tracés par erreur sur la porte des Chinois d’en face —, le protagoniste doit tantôt taire son appartenance, tantôt la prouver. À la revisite d’un folklore séfarade haut en couleur (La vérité si je mens, Coco) ou des clichés sur les mamans envahissantes, l’auteur préfère le portrait d’un « enfant poule » aux petits soins pour sa mère malade, un jeune vieux aux manies de retraité et à la mythomanie galopante, interprété par un clown lunaire dans lequel on a tôt fait d’apprécier un héritier de Jean-Pierre Léaud.
Aussi flottant que son providentiel acteur, le récit d’apprentissage, modeste dans sa forme, se démarque par ses embardées et ruptures de ton. Il passe progressivement du rire le plus franc — lorsque Bellisha entreprend de vendre des pompes à chaleur —, à une gravité qui contamine tout. Ainsi, une scène de cambriolage nocturne où le duo mère-fils se cache derrière un portant à vêtements fait remonter, en un plan, le temps des rafles à la mémoire. Dans ce joli coup d’essai, Noé Debré prend un luxe de précautions pour dénoncer les préjugés et la haine sans stigmatiser. Mais aucune sur le versant sentimental, ce en quoi il rappelle l’Albert Cohen du Livre de ma mère et son conseil universel : « Fils des mères encore vivantes, n’oubliez plus que vos mères sont mortelles. »
voir sur GOOGLE MAP